La kératine, la vraie cible
Dans une penderie, un pull en laine se retrouve troué alors que la veste en polyester juste à côté reste intacte. Ce n'est pas un hasard de fibre ou de qualité de tissage, c'est une question de composition chimique. Ce que la chenille de la teigne des vêtements consomme, c'est une seule substance, la kératine.
La kératine se trouve dans les matières d'origine animale : la laine, la fourrure, les plumes et la soie. C'est précisément ce que consomme la chenille de la teigne des vêtements, Tineola bisselliella. Les fibres synthétiques n'en contiennent pas, la chenille ne les consomme donc pas, quelle que soit leur texture ou leur apparence.
Mais la kératine seule ne suffit pas à la chenille pour se développer : elle doit aussi ingérer d'autres matières animales ou végétales. Cette exigence, documentée par le CICRP, change la façon de lire les dégâts dans une armoire : deux vêtements en laine, en apparence identiques, ne présentent pas forcément le même risque.
La mite à fourreau, Tinea pellionella, obéit à la même logique stricte. Elle se nourrit uniquement de matières d'origine animale, et en cas de disette, elle peut consommer son propre fourreau plutôt que de s'attaquer à une fibre qui n'en contient pas. La famille des Tineidae, à laquelle appartiennent ces deux espèces, compte environ 90 espèces en France réparties en 28 genres, dont moins d'une dizaine présentent un intérêt économique.
Pourquoi les taches attirent
Puisque la kératine seule ne suffit pas, la chenille a besoin d'un complément alimentaire animal ou végétal pour compléter son régime. Une tache sur un vêtement peut apporter directement ce complément au contact de la fibre, ce qui rend le tissu taché plus attractif qu'un tissu propre de composition équivalente.
Ce mécanisme explique le contraste au cœur de cet article : un mélange laine et synthétique taché peut être attaqué, parce qu'il contient à la fois de la kératine et, grâce à la tache, le complément nécessaire. Un tissu 100% synthétique, même taché, reste épargné : sans kératine, aucun apport complémentaire ne le rend consommable pour la chenille, qui ne consomme pas les fibres synthétiques, point final.
Un lainage propre reste vulnérable, puisqu'il contient de la kératine en quantité suffisante pour attirer la chenille. Mais une tache augmente la probabilité d'attaque en apportant plus facilement l'élément que la kératine seule ne fournit pas. C'est ce qui explique qu'à composition identique, deux vêtements côte à côte dans la même penderie ne subissent pas le même sort.
Reconnaître les dégâts
Une fois qu'un trou apparaît, plusieurs indices permettent de confirmer qu'il s'agit bien d'une chenille kératinophage, et lequel des deux espèces est en cause.
Teigne des vêtements (Tineola bisselliella)
Les trous sont irréguliers, situés dans la laine, la fourrure ou le feutre, jamais dans les fibres synthétiques. La chenille tisse un manchon soyeux lâche directement sur le support, sans le transporter. L'adulte mesure 12 à 16 mm d'envergure, ailes antérieures jaune paille satiné à gris argenté sans points, avec une touffe brun roux sur la tête. Seul le mâle vole, ce qui explique qu'on le voie plus souvent que la femelle. Côté reproduction, la femelle pond de 30 à plus de 200 œufs, en moyenne 40 à 50, sur deux à trois semaines. L'incubation dure de 7 à 21 jours, le développement larvaire d'un mois à plus de deux ans, et la nymphose de 7 à 9 jours en conditions optimales, jusqu'à un mois et demi sinon.
Mite à fourreau (Tinea pellionella)
Le signe qui identifie cette espèce à coup sûr est le fourreau : la chenille vit et se déplace dans un fourreau de soie et de fibres, ouvert aux deux extrémités et aplati dorso-ventralement, qu'elle transporte avec elle. Les dégâts restent limités aux matières d'origine animale : laine, fourrure, plumes, cuir, feutre. Le CICRP cite des dégâts documentés sur des feutres de pianos. L'adulte se distingue par ses ailes antérieures grisâtres ou jaune terreux à roussâtre, marquées de points bruns régulièrement disposés, à l'inverse des ailes unies de la teigne des vêtements. La femelle pond de 100 à 150 œufs, l'incubation dure d'une à plusieurs semaines, le développement larvaire de quelques semaines à plusieurs mois, et la nymphose de 12 à 20 jours.
- Trous irréguliers dans la laine, la fourrure ou le feutre : signe commun aux deux espèces, jamais sur les fibres synthétiques.
- Manchon soyeux lâche fixé sur le textile, sans être transporté : chenille de la teigne des vêtements.
- Fourreau mobile, ouvert aux deux extrémités et aplati dorso-ventralement : chenille de la mite à fourreau, signe qui identifie l'espèce à coup sûr.
- Papillon aux ailes jaune paille satiné à gris argenté sans points, touffe brun roux sur la tête, seul le mâle vole : teigne des vêtements adulte.
- Papillon aux ailes grisâtres ou jaune terreux à roussâtre marquées de points bruns réguliers : mite à fourreau adulte.
Ce qui protège une penderie
Les chenilles néonates pénètrent par des interstices de plus de 0,04 mm. Un contenant mal fermé, un sac plastique simplement noué ou une housse au zip lâche, ne protège donc pas un vêtement en kératine.
Le développement de la teigne des vêtements est optimal entre 25 et 28°C, et l'espèce tolère une humidité relative proche de 0%. Une penderie chauffée et sèche, contrairement à une idée reçue, ne dissuade donc pas l'installation de l'espèce.
Les chenilles hivernent, et la mite à fourreau, monovoltine en milieu naturel, peut produire deux à trois générations par an en local chauffé. Un logement chauffé toute l'année accélère donc le cycle de l'espèce par rapport à un espace non chauffé.
Aucune source primaire ne permet de comparer l'efficacité des répulsifs domestiques entre eux. La mesure directement démontrée reste le tri par composition et la fermeture réellement hermétique des contenants de stockage.
- Fermeture hermétique sous 0,04 mm de jeu : seule barrière physique démontrée contre la pénétration des chenilles néonates.
- Vêtements propres avant le stockage : une tache apporte le complément alimentaire que la kératine seule ne fournit pas.
- Tri par fibre : les pièces 100% synthétiques ne sont jamais concernées, les mélanges avec laine, fourrure, plumes ou soie le sont.
- Pas de protection par la sécheresse ou la chaleur : l'espèce tolère une humidité relative proche de 0% et se développe de façon optimale entre 25 et 28°C.
Pour passer du diagnostic au choix du rangement et du suivi, consultez les contrôles avant de fermer un contenant de textiles et comparez les pièges à phéromones pour mites des vêtements. Les pièges de surveillance ne protègent pas seuls le contenu d’une armoire.
