Comment ils circulent d'un logement à l'autre
Un voisin signale des cafards, et vous vous demandez si le problème va remonter chez vous. Dans un immeuble collectif, les logements ne sont jamais complètement cloisonnés : les gaines techniques qui font passer l'eau, le gaz ou la ventilation traversent tous les étages, et les colonnes de plomberie relient directement les cuisines et les salles de bains les unes aux autres, du rez-de-chaussée au dernier étage.
La blatte germanique (Blattella germanica) vit exclusivement à l'intérieur des bâtiments, dans les zones de préparation et de stockage des aliments, les cuisines, les salles de bains, tout local qui combine chaleur et humidité. Elle recherche des températures comprises entre 20 et 26,7°C, soit exactement la plage que l'on retrouve dans une cuisine ou une salle de bains équipée. Comme cette configuration existe dans chaque appartement empilé les uns sur les autres, la gaine technique qui les relie devient un passage direct entre logements.
La blatte orientale (Blatta orientalis) a un comportement différent : elle vit aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, dans la végétation dense, les regards de compteurs d'eau, les vides sanitaires, les caves, les chaufferies et les gaines de chauffage. Elle recherche des conditions humides et fraîches, entre 20 et 29°C, à l'inverse de la germanique. Elle entre donc souvent par les parties communes, cave ou chaufferie, puis remonte dans les étages par les gaines de chauffage.
Les déjections des blattes ne sont pas un simple résidu : elles portent une phéromone d'agrégation qui recrute d'autres individus et concentrent les allergènes. Une gaine technique où une population s'installe devient donc un point qui attire mécaniquement davantage d'individus, dans les deux sens de circulation entre les logements.
- Gaines techniques de cuisine et de salle de bains, reliant les logements à la verticale
- Colonnes de plomberie traversant tous les étages
- Caves, vides sanitaires et regards de compteurs d'eau
- Chaufferies collectives et gaines de chauffage
Le traitement par colonne
Un traitement limité à un seul appartement s'appuie sur les mêmes méthodes professionnelles qu'un traitement coordonné : appâts en gel insecticide déposés en gouttelettes multiples dans les zones de circulation et les caches, traitement des fissures et interstices, régulateurs de croissance des insectes en complément, poudres insecticides inertes dans les vides. La différence n'est pas dans la méthode, elle est dans le périmètre où ces méthodes sont appliquées.
Les appâts en gel fonctionnent par ingestion puis mortalité en cascade, par coprophagie et cannibalisme, ce qui touche aussi des individus qui n'ont jamais consommé l'appât directement. Des dépôts multiples et discrets sont plus efficaces qu'un gros dépôt unique. Mais si ces appâts ne sont posés que dans un appartement, ils n'agissent que sur les individus qui y circulent à ce moment-là, pas sur la population logée dans la gaine partagée.
Le traitement des fissures et interstices, appliqué dans les gaines et les vides techniques, réduit rapidement les individus qui sont en quête de nourriture. Mais il n'élimine pas les populations reproductrices qui restent logées dans les vides et à l'extérieur du logement traité. Concrètement, un appartement traité isolément voit sa population de surface diminuer, pendant que la population qui se reproduit dans la gaine commune continue son cycle et le réalimente.
La gestion de la résistance aux insecticides suppose une rotation des familles chimiques et l'usage d'appâts non glucosés, car la résistance aux pyréthrinoïdes est largement documentée, avec des résistances croisées au chlorpyrifos et au propoxur, et une résistance comportementale aux appâts par aversion au glucose. Un protocole appliqué de façon fragmentée, avec des produits différents d'un appartement à l'autre, va justement dans le sens qui favorise cette résistance. Un traitement par colonne applique le même protocole, avec la même rotation de produits, à tous les logements et parties communes concernés.
Ce qui se passe quand un logement refuse
Quand un copropriétaire refuse l'accès à son logement, ce logement reste un réservoir pour toute la colonne. La vitesse à laquelle ce réservoir se reconstitue dépend de l'espèce. La blatte germanique a un intervalle de génération de 40 à 41 jours, et la femelle porte l'oothèque accrochée à son abdomen jusqu'à l'éclosion, contrairement aux autres espèces domiciliaires qui la déposent tôt. C'est ce qui explique la vitesse d'installation d'une population dans un logement non traité. La blatte orientale a un cycle beaucoup plus long, entre 185 et 216 jours, cinq fois plus long que celui de la germanique, ce qui rend son installation plus lente mais sa population plus difficile à assécher par un traitement unique une fois installée.
Les signes qui trahissent un logement non traité, visibles depuis les parties communes ou rapportés par les autres copropriétaires, ne sont pas les mêmes selon l'espèce.
- Oothèques vides dispersées autour des caches, utilisées pour identifier l'espèce germanique
- Dépôts de déjections en semis de points noirs, qui portent la phéromone d'agrégation et concentrent les allergènes
- Individus visibles en pleine journée, signe d'une population germanique dont les caches sont saturées, l'espèce étant nocturne
- Blattes noires remontant des siphons, caves et vides sanitaires, typiques de la blatte orientale
- Oothèques de 10 mm déposées peu après leur formation, signe de blatte orientale
Tant que le logement qui refuse le traitement héberge cette population reproductrice, il continue d'alimenter les mêmes gaines et colonnes par lesquelles les cafards circulent déjà entre logements. Le traitement des autres appartements de la colonne peut faire baisser la population visible partout ailleurs, sans jamais tarir la source.
Le rôle du syndic
Les caves, les vides sanitaires, les chaufferies et les gaines techniques sont des parties communes. Ce sont précisément les zones où la blatte orientale s'installe et par lesquelles les deux espèces circulent entre les logements. Le syndic est donc l'interlocuteur qui a la main sur l'accès à ces espaces, ce qu'aucun copropriétaire pris individuellement ne peut organiser seul.
Concrètement, le syndic peut faire réaliser un diagnostic dans les parties communes, centraliser l'accès aux caves et aux chaufferies pour l'intervention, et coordonner un calendrier commun avec les copropriétaires plutôt que de laisser chacun traiter son logement à son propre rythme et avec ses propres produits.
Cette coordination a un intérêt direct sur l'efficacité du traitement lui-même : un protocole unique, avec la même rotation de familles chimiques et les mêmes appâts non glucosés dans tous les logements et les parties communes de la colonne, limite le risque de laisser une poche non traitée qui réalimente l'ensemble par les gaines et les colonnes de plomberie décrites plus haut.
