Les allergènes, le risque le mieux documenté
Vous avez repéré des blattes dans la cuisine, parfois même de nuit sous l'évier ou près du réfrigérateur, et un enfant de la maison a de l'asthme ou des allergies respiratoires. C'est précisément la situation où le risque sanitaire le mieux établi entre en jeu : les allergènes produits par les blattes, pas une maladie qu'elles transmettraient.
Selon l'Organisation mondiale de la santé, les déjections et les débris de blattes (mues, fragments de carapace, cadavres) constituent une source majeure d'allergènes de l'air intérieur. L'OMS retient un seuil de 8 unités par gramme de poussière domestique au-delà duquel le risque de sensibilisation est établi. Un point important : même un petit nombre d'individus produit une quantité significative d'allergène, ce qui signifie qu'une infestation discrète, pas nécessairement massive, suffit à générer une exposition mesurable.
Chez l'enfant, l'effet est chiffré. Les enfants déjà allergiques aux allergènes de blattes et fortement exposés présentent un taux d'hospitalisation pour asthme 3,4 fois supérieur à celui des autres enfants, et 78 pour cent de consultations non programmées en plus. Ce chiffre concerne spécifiquement les enfants à la fois sensibilisés et exposés, ce n'est pas un risque théorique pour toute la population.
Ce constat vaut pour les trois espèces couramment rencontrées en France : la blatte germanique (Blattella germanica), la blatte orientale (Blatta orientalis) et la blatte américaine (Periplaneta americana). L'OMS ne distingue pas de hiérarchie entre elles sur ce point : toutes trois produisent les mêmes catégories d'allergènes respiratoires.
Ce que la blatte transporte
Au-delà des allergènes, la question posée est souvent celle de la contamination de la nourriture ou des surfaces. Là, la réponse de l'OMS est nuancée : des micro-organismes pathogènes ont bien été isolés sur des blattes, mais leur rôle de vecteur dans la transmission de maladies à l'homme n'est pas prouvé.
La liste des micro-organismes retrouvés est longue. Elle comprend des bactéries, des champignons et des helminthes.
- Salmonella spp.
- Staphylococcus aureus
- Klebsiella pneumoniae
- Shigella dysenteriae
- Serratia marcescens
- Proteus mirabilis
- Clostridium perfringens
- Streptococcus pyogenes
- Champignons : Candida, Aspergillus, Penicillium
- Helminthes
L'OMS est explicite sur la limite de ce constat : le portage est établi, mais la preuve formelle d'un rôle de vecteur dans la transmission humaine reste absente. Il s'agit d'une contamination mécanique des aliments et des surfaces, la blatte se déplace entre un point sale et un point propre et dépose ce qu'elle transporte sur ses pattes ou son corps, ce n'est pas une transmission biologique comme celle d'un insecte vecteur au sens strict.
Des particularités selon l'espèce
Deux constats vont au-delà du portage général. La blatte orientale (Blatta orientalis) a été décrite, au stade nymphe, comme porteur passif de Mycobacterium avium ssp. paratuberculosis et de Mycobacterium avium, responsable de la tuberculose aviaire. La blatte germanique (Blattella germanica), elle, a été identifiée comme vecteur mécanique possible d'Escherichia coli vérotoxinogène d'origine porcine, ce qui a conduit à recommander d'intégrer la lutte contre les blattes dans les programmes de prévention des élevages porcins. La blatte américaine (Periplaneta americana), enfin, a été retrouvée positive à Salmonella spp. dans des usines d'aliments du bétail et des couvoirs, avec un risque d'infection pour les poussins et les cheptels.
Qui est exposé en premier
Dans un logement, l'exposition n'est pas uniforme. Elle dépend à la fois de qui vit dans la pièce infestée et de l'espèce en cause.
Les enfants asthmatiques ou déjà sensibilisés aux allergènes de blattes sont la population la plus documentée par l'OMS : ce sont eux, précisément, qui montrent le taux d'hospitalisation multiplié par 3,4 et la hausse de 78 pour cent des consultations non programmées mentionnés plus haut. Toute personne qui partage un logement avec une infestation de blattes respire la même poussière, mais c'est chez cet enfant sensibilisé que l'effet clinique est mesuré.
L'espèce en cause déplace aussi le terrain d'exposition. La blatte germanique vit strictement à l'intérieur, dans les zones de préparation et de stockage des aliments, les cuisines, les salles de bains, tout local qui combine chaleur (entre 20 et 26,7 degrés) et humidité : c'est l'espèce la plus directement associée à l'exposition domestique aux allergènes. La blatte orientale recherche au contraire des conditions humides et fraîches (20 à 29 degrés), et se trouve en intérieur comme en extérieur : végétation dense, regards de compteurs d'eau, vides sanitaires, sous-sols, caves, chaufferies, gaines de chauffage. La blatte américaine, elle, occupe des réseaux d'égouts, des galeries techniques de vapeur, des parcs zoologiques ou des serres (24 à 31 degrés) : c'est l'espèce des réseaux collectifs, pas du logement isolé.
Cette répartition explique pourquoi le portage de pathogènes documenté en filière porcine et avicole concerne d'abord les cheptels et les poussins des élevages et des couvoirs, des environnements où la blatte germanique et la blatte américaine circulent entre des zones contaminées et des zones sensibles, plutôt que le grand public.
Ce qui n'est pas démontré
Le point le plus important à retenir est négatif : aucune preuve formelle n'établit que les blattes jouent un rôle de vecteur dans la transmission de maladies à l'homme, malgré la liste de micro-organismes qu'on retrouve sur elles. L'OMS distingue clairement le portage, documenté, de la transmission, non démontrée.
D'autres zones restent non documentées dans les données disponibles, ce qui limite ce qu'on peut affirmer avec certitude. Le nombre d'oothèques produites par femelle, un paramètre qui conditionnerait la vitesse à laquelle une infestation, et donc une exposition aux allergènes, s'installe, n'est pas renseigné. La déclinaison département par département de la répartition des blattes en France n'est pas non plus disponible, ce qui interdit d'affirmer qu'une région serait plus concernée qu'une autre par ce risque.
En clair : ce qu'il faut redouter est précis et limité, l'allergène respiratoire, en particulier pour un enfant déjà sensibilisé ou asthmatique. Ce qu'il ne faut pas affirmer, faute de preuve, c'est qu'une blatte transmette une maladie infectieuse comme le ferait un vecteur biologique reconnu.
