Un poil, pas une piqûre
Le chien renifle un cordon de chenilles alignées sur le sol, ou lève le museau vers un nid soyeux accroché en hauteur dans un pin ou un chêne. Ce que le corps de la chenille contient n'est pas un venin injecté par une piqûre, mais des soies urticantes détachables, en forme de harpon, d'environ 200 micromètres. Elles se plantent dans la peau ou dans les muqueuses et libèrent, en se cassant, une toxine appelée thaumétopoéine.
Cette pénétration provoque une réaction inflammatoire qui varie selon la zone touchée :
- Peau : rougeurs, démangeaisons, douleur, oedème localisé, urticaire, parfois petites cloques.
- Yeux : conjonctivite, larmoiement, douleur oculaire, plus rarement kératite.
- Voies respiratoires : toux et gêne respiratoire.
Chez la processionnaire du pin, ces soies apparaissent dès le troisième stade larvaire et restent présentes des stades L3 à L5, sur les arbres, sur le corps de la chenille, dans les cocons, dans les nids et dans le sol. Chez la processionnaire du chêne, la chenille n'est pas urticante durant ses deux premiers stades : à partir du troisième stade larvaire, vers fin mai, apparaissent des poches de soies microscopiques munies d'aiguillons, elles aussi libérées dans l'atmosphère en cas de stress et véhiculées par le vent.
Une exposition répétée à ce venin peut en outre provoquer une allergie qui s'aggrave progressivement, jusqu'à entraîner une baisse brutale de la tension artérielle, un malaise ou une perte de connaissance.
Le risque aéroporté
Le contact direct avec la chenille n'est pas nécessaire pour développer des symptômes. Sur les cas enregistrés par les Centres antipoison entre le 1er janvier 2012 et le 31 juillet 2019 pour lesquels l'information était précisée (78,5 % des cas), 51,5 % des personnes exposées n'avaient eu aucun contact direct avec la chenille : elles avaient été en contact avec des poils aéroportés, des poils déposés sur une terrasse ou une pelouse, sur un objet (bâton, jouet, bois de chauffage), sur des vêtements, ou sur un animal domestique. 37,5 % avaient eu un contact direct, et 11 % les deux.
Sur ces mêmes cas, l'exposition était majoritairement cutanée (92,7 %), puis oculaire (6,9 %), orale (6,3 %) et respiratoire (3,8 %). Près de 90 % des personnes avaient été exposées par une seule voie, 9,7 % par plusieurs voies associées.
Au total, 1 274 cas d'exposition symptomatique ont été enregistrés par les Centres antipoison sur cette période, répartis dans 888 dossiers regroupant chacun de 1 à 50 personnes. 753 personnes (59,1 %) avaient été exposées à la processionnaire du pin, 345 (27,1 %) à la processionnaire du chêne, et 176 (13,8 %) sans espèce précisée. Ce sont des cas déclarés aux Centres antipoison, pas une incidence en population générale : le chiffre sous-estime nécessairement le nombre réel d'expositions.
Chez le chêne, les soies sont disséminées par le vent pendant tout l'été, et les reliquats de nids accrochés sur les grosses branches et les troncs conservent leur potentiel d'urtication même pendant l'hiver.
Pourquoi le chien est le plus exposé
Les cas d'exposition animale déclarés concernent presque exclusivement la processionnaire du pin. Les chiens représentent 92 % de ces cas, les chats environ 7 %. La raison tient au mode de contact : le chien lèche la chenille ou la prend en gueule, ce qui concentre les soies sur la cavité buccale, alors que les chevaux et les ruminants s'intoxiquent plutôt en ingérant des végétaux contaminés.
La complication majeure chez le chien est une nécrose plus ou moins étendue de la langue. Cette nécrose peut entraîner la mort de l'animal par impossibilité de laper, donc de s'alimenter. Elle peut cependant être prévenue ou limitée par une prise en charge très rapide.
C'est cette rapidité qui fait toute la différence. Un chien qui a reniflé, léché ou mordillé une chenille ou un nid n'a pas le temps devant lui : le trajet vers le vétérinaire ne se négocie pas contre l'observation.
La conduite immédiate
Chez le chien, l'exposition passe presque toujours par la gueule : léchage de la chenille ou du nid, ou prise en gueule. Les lésions se situent alors principalement dans la cavité buccale, avec un risque de nécrose de la langue qui peut être prévenue ou limitée par une prise en charge très rapide. Il n'y a pas de place pour l'attente : le trajet vers le vétérinaire est la seule action utile dès qu'un contact est suspecté.
Chez l'enfant ou l'adulte, la même urgence s'applique aux yeux. Si les soies, en forme de harpon, ne sont pas retirées rapidement de l'oeil, elles peuvent entraîner de graves conséquences : glaucome, cataracte. Un contact oculaire impose une consultation rapide.
Deux cas documentés par les Centres antipoison entre 2012 et 2019 montrent ce que peut être une réaction grave, qui reste rare :
- Un enfant de 3 ans, après ingestion d'une chenille processionnaire du pin dans un jardin : oedème de la langue et des lèvres, hypersalivation, hospitalisation de deux jours, évolution favorable après traitement symptomatique.
- Un homme de 51 ans allergique aux hyménoptères, après réception de cocons de chenilles sur le cou au bord d'une piscine : urticaire géante, dysphonie, dysphagie, traité à l'hôpital par corticoïdes, antihistaminique et aérosol d'adrénaline, évolution rapidement favorable.
Sur les 1 022 cas documentés individuellement entre 2012 et juillet 2019, la gravité était forte dans 0,2 % des cas (2 cas), moyenne dans 3,5 % (36 cas) et faible dans 96,3 % (982 cas) : la gravité forte est rare, elle n'est pas nulle. Un quart des personnes exposées (25,8 %) avait moins de 5 ans, sur une amplitude d'âge allant de 2 mois à 87 ans, avec un âge médian de 11 ans. Cette proportion de jeunes enfants n'est pas spécifique aux chenilles : elle est comparable à celle observée pour l'ensemble des intoxications accidentelles symptomatiques enregistrées par les Centres antipoison, tous agents confondus (28,2 %). Face à un gonflement qui progresse, une gêne respiratoire, une dysphonie ou une dysphagie, la règle est la même que pour toute réaction allergique qui s'aggrave : consulter en urgence, sans attendre.
Ce que le nid vide contient encore
Un nid abandonné, blanchi, apparemment inerte, n'est pas sans danger. Les soies urticantes restent présentes dans les nids même vides, parfois plusieurs années après le départ des chenilles. Manipuler un nid vide reste dangereux, et le potentiel urticant peut durer plusieurs années.
Depuis le décret n° 2022-686 du 25 avril 2022, la chenille processionnaire du chêne (Thaumetopoea processionea) et la chenille processionnaire du pin (Thaumetopoea pityocampa) figurent sur la liste des espèces dont la prolifération est nuisible à la santé humaine, au motif qu'elles produisent des poils urticants pouvant entraîner des réactions urticariennes ou allergiques par contact direct cutané ou par inhalation. Ce décret ne crée pas d'obligation générale de destruction pour un particulier : l'article R. 1338-4 du code de la santé publique confie au préfet de département le soin de fixer, par arrêté, les modalités de prévention et de lutte applicables localement, à l'image de l'arrêté préfectoral du Loir-et-Cher du 18 décembre 2024.
FREDON France a été désignée pour animer un centre national de référence sur ces deux espèces, l'Observatoire des espèces à enjeux pour la santé humaine. Une présence peut être signalée sur la plateforme signalement-chenilles-processionnaires.atlasante.fr ou via l'application mobile Signalement chenilles, ce qui alimente la connaissance de la répartition sans ouvrir de droit ni d'obligation particulière.
Sur le plan du traitement, les produits à base de Bacillus thuringiensis subsp. kurstaki ou de spinosad ne sont autorisés en France qu'en tant que produits phytopharmaceutiques, pour protéger l'arbre, et non comme produits biocides de protection de la santé humaine ou animale. La pulvérisation par voie aérienne est interdite ; des études sur l'application ciblée par drone sont en cours, sous une réglementation spécifique.
